Antoine a tué le bébé. Devant ma mère. Mais il n’y avait plus Céline. Mais elle a vu le film. Tout était filmé par l’autre type.
– C’était qui lui ?
– Je ne sais pas. Je ne le connaissais pas. C’est celui que ta mère a flingué.
– L’histoire du journal ?
– Oui.
– Y’a pas d’autre histoire comme ça ?
– Des mecs qu’elle aurait flingués ? Non. Y’a que lui. C’est après qu’ils l’ont chopée et qu’ils l’ont tuée.
Antoine a foutu Céline dehors. Il a pris le bébé et il l’a tué. Quand Céline a vu le film c’était fini depuis longtemps. Ma mère était morte depuis plusieurs jours.
C’était ça tout ce fric qu’elle avait ma mère. Elle était actrice. Elle filmait. Toute une nébuleuse d’activités. Terrorisme. Black métal. Extrême-droite. Ratonnades. Combats clandestins. Roulette russe. Snuff-movies. Pédopornographie. Ma mère. Participait. A des trucs. Tout ce blé. Toutes ces vidéos. Planquées dans l’ordi – sous des noms de fichiers anodins. Tout ce que je n’ai pas vu – protégé par des mots de passes.
Mais c’est fini maintenant. Y’a plus d’ordi.
– Y’en avait beaucoup ? Des vidéos ?
– Enormément. Des dizaines. Tu n’aurais pas supporté de les voir. Ca aurait été trop pour toi.
Je savais qu’elle disait ça avec mépris. Ce que j’éprouvais moi – lors de ces conversations insupportables – je ne sais pas. Heureusement qu’il y avait l’alcool et la drogue. Je ne me rendais pas complètement compte. On baisait. Ca faisait tout passer. On baisait pratiquement tout le temps. Toutes les horreurs dont on parlait. J’aurais été dans mon état normal – sobre – je n’aurais pas pu. Je n’aurais pas encaissé tout ça. Je serai devenu dingue. J’aurais tué Céline. Mais j’ai tué Céline. De toute façon.
– Et toi ?
– Quoi moi ?
– Tu foutais quoi avec ces dingues ?
– Je les aime bien. Ils sont vivants. Ils sont comme moi.
– Comme toi ?
– Ils ont la haine de tout. Ils sont lucides. Ils sont dans le vrai.
Je la regardais avec effarement.
– Tu es encore en contact avec eux ?
– Plus trop en ce moment. Ca m’a fichu un coup l’histoire de ta mère. Enfin d’un autre côté tout le monde fait ce qu’il veut.
– Je vais les tuer ces enculés.
– On verra si tu y arrives.
– Tu es avec qui ?
Elle riait. Quand je posais cette question – elle riait – elle me parlait comme à un enfant – elle me baisait et elle me disait qu’elle n’était avec personne. Elle me faisait jouir en me méprisant et plus elle me méprisait plus mon désir pour elle augmentait. La drogue. L’alcool. Tout ça faussait mes perceptions. Mes jugements.
Des fois je la violais dans son sommeil. Je l’étranglais. Je la tapais. Je lui faisais mal. Elle jouissait.
Une fois le film avec ma mère terminé – il n’y a pas eu que le bébé – ils lui ont aussi fait des trucs.
– Quoi ? Quel genre ?
– Des trucs avec sa chatte et avec son cul. Dégueulasse.
Ils l’ont laissée là. Ils pensaient qu’elle allait crever. Mais elle n’est pas morte. Elle a survécu. Elle a voulu se venger.
– Elle a réussi à flinguer ce type et c’est comme ça qu’ils l’ont récupérée.
Pour Antoine c’était facile de faire ça. Et puis ils l’ont tué. Il y a une vidéo de ça. C’est Philippe qui l’a torturée. Il était content.
– Tu l’as vue la vidéo ?
– Non.
Elle mentait. Je savais qu’elle mentait.
Après l’avoir tuée ils ont balancé son cadavre dans une maison qui ne servait qu’à ça. Céline ne savait pas où se trouvait cette maison. D’après elle dans cette maison il y avait une vingtaine de corps qui pourrissaient. Peut-être même trente. Ils en parlaient des fois.
Je n’en pouvais plus. J’avais gerbé et bu et regerbé. J’avais passé quatre ou cinq jours inconscient. J’avais fait n’importe quoi. Céline m’avait laissé faire. J’avais les mains en sang. J’avais des croûtes de sang sur les bras et le visage. J’avais été dans la forêt. Céline refusait de me dire ce que j’avais fait. Et ensuite nous avons baisé. Et ensuite j’ai bu pendant encore quatre ou cinq jours. Je ne me souviens plus du tout ce cette période. J’ai passé dix jours de black-out en tout. Et ensuite la vie a repris. Je ne comprends pas. Dans quel état j’étais – dans quel état je pouvais être pour encaisser tout ça.
Je ne sais pas trop où je suis. Ca fait un moment que je marche. Un horodateur. Il est trois heures douze. Une plaque de rue. Boulevard Hausmann.
Un peu de circulation. Un panneau indique la place de l’Etoile.
Ma mère était morte. Son corps était dans une maison avec d’autres corps. En train de pourrir. Philippe savait où se trouvait cette maison. Et c’est lui qui avait torturé ma mère. Antoine. C’est lui qui avait tué – mon frère – c’est étrange – de penser à ce bébé – comme mon frère – mais pourtant – c’est la vérité – c’est mon frère.
La vidéo. Je ne sais pas si j’ai envie de la voir ou pas.
Encore quelques heures et je vais prendre le train. Je vais choper Antoine. Il va mourir.
Ca fait combien de temps que je n’ai pas dormi ? Difficile à dire. Je ne me souviens pas des quatre derniers jours. Après avoir enterré Céline – je crois que j’ai dormi un peu et dès mon réveil – il faisait encore jour je crois – j’ai bu. Après c’est le trou noir. Et après je suis venu à Paris. Le seul repas dont je me souvienne depuis des semaines c’est le Chinois. Je n’ai pas sommeil. J’ai faim. Comme si les fonctions vitales revenaient. Je l’ai lu quelque part ça – quand on s’apprête à la violence les pulsions de vie – le sexe la bouffe – tout ça – reprennent de la force. J’ai l’impression que mon deuil est terminé. Cette partie-là de mon deuil. Je ne suis plus en larmes. Je suis triste. Ressasser tout ça – ressasser me fait du bien – d’un côté ça entretient la tristesse et la colère et la violence et le désespoir – mais d’un autre – je ne sais pas – j’ai l’impression que ça m’assainit. C’est bien. Je me sens propre. Je me sens sain. Comme si je m’étais – d’une manière ou d’une autre – purifié. Nom de Dieu de putain de merde. J’ai faim. Les Champs-Elysées ne sont pas loin. Je vais aller là-bas. Je trouverai bien quelque chose d’ouvert toute la nuit. Je trouverai bien.
Céline avait rencontré Philippe et toute la clique quand elle était à la fac. Par le biais du jeu de rôle elle était arrivée au paganisme et de là au black métal. Elle avait déjà eu des problèmes avec la police et elle avait déjà été internée. Philippe et elle – ils se sont tout de suite plus.
– Il a une bite énorme. Il aime faire mal. Il me connaît par cœur.
Ses yeux brillaient.
Philippe était étudiant en histoire de l’art. Il suivait aussi des cours de sciences politiques. Il était copain avec Antoine. Antoine étudiait les sciences politiques aussi et le droit. Tous les deux pratiquaient le free-fight. Ils étaient copains avec les militants d’extrême-droite du campus. Ils participaient aux ratonnades et aux manifs. Ils assuraient des services d’ordre. Ils ont formé un groupe de black metal. Paroles anti-chrétiennes et antisociales. Ils ont cassé des gueules et des vitrines au cours de manifs. Ils ont profané des tombes et taggués des croix gammées sur des synagogues avec des copains à eux – certains sont allés en prison mais Antoine Philippe et Céline sont passés à travers. Céline a refait de l’hôpital psychiatrique pour avoir agressé des flics. Antoine et Philippe se sont fondus dans la masse.
Antoine est devenu gendarme. Il aimait l’idée que l’Etat légitime sa violence. Il disait qu’il aimait briser la vie des pauvres connards qui tombaient entre ses mains. Faire sauter son permis à un mec pour qui la voiture est vitale et l’imaginer perdre son boulot – sa voiture – ses gosses. Se dire que dans quelques années il allait croiser des mecs dans la rue – des SDF – qui seraient d’anciens clients à lui. Il aimait ça – vraiment ça le faisait jouir. Ce qu’il aimait aussi c’est quand un type qu’il interpelait se rebellait. Alors il pouvait se faire plaisir. La bavure ça n’existe pas dans la gendarmerie.
– Une fois il a envoyé un mec à l’hôpital avec une mâchoire fracturée et le genou pété. Le type n’a jamais pu remarcher normalement. Il est resté trois mois à l’hosto. Il a porté plainte mais il n’y a jamais eu de suite. La hiérarchie d’Antoine avait couvert le truc. Le type avait résisté à son arrestation.
– Qu’est-ce qu’il avait fait le type ?
– Il avait répondu « allez vous faire voir, c’est pas vos oignons » à Antoine. Antoine lui avait demandé s’il était pédé – après lui avoir dit qu’il se coiffait et qu’il parlait comme une pédale.